Boundin', Pixar
Si comme moi, vous êtes fan des courts métrages de Pixar, le petit film de 5 minutes suivant ne vous est certainement pas inconnu:



Et dans ce monde de haut et de bas, heureusement que les lapins antilopes sont là !


Mais par contre, peut-être que l’animal chimérique dont il est question ne vous est pas familier… En effet, c’est surtout en Amérique du Nord que se sont développées des légendes autour des fantastiques lapins-antilopes ou “Jackalope” (contraction de Jackrabbit - lièvre- et antalope – antilope en vieil anglais):

Jackalope
En gros, c’est un lièvre avec des cornes. En voici une représentation provenant de l’altération d’une peinture de lièvre de Dürer datant du début du XVIème siècle:

duerer-jackalope

Cependant, les bavarois ont leur propre version de cette créature mythique, le wolpertinger, lièvre doté également de bois mais aussi de crocs et ailé. Fun fact: les cryptozoologues cherchant à illustrer le bestiau recyclent la même œuvre de Dürer ce qui donne ça pour le Wolpertinger :

wolpertinger
Il a l’air plus féroce, certes, mais je ne résiste pas à la tentation de vous montrer un exploit de taxidermiste ayant naturalisé un ‘vrai’ wolpertinger sauvage:

Wolpertinger naturalisé
Son potentiel menaçant prend tout de suite du plomb dans l’aile… Mais comme les Monty-Python nous l’ont si bien enseigné, il faut toujours se méfier des apparences!


Le Jackalope est bien ancré dans le folklore américain, tant et si bien qu’on trouve des statues monumentales à l’effigie de la chimère…
 
Jackalope au Wall Drugdu Dakota du Sud
… et Ronald Reagan était aussi l’heureux propriétaire d’une tête montée de Jackalope:

Ronald Reagan et son Jackalope 
… des trophées qu’on retrouve en masse aux States:

Trophées de Jackalope
Mais si on cherche les sources de ce mythe, on trouve les premières références à un lièvre cornu (Lepus cornutus) à la fin du XVIème siècle, notamment sur une illustration du Animalia Qvadrvpedia et Reptilia (Terra) de Joris Hoefnagel :

Plate XLVII (77) from Animalia Qvadrvpedia et Reptilia (Terra)
Etonnamment, ces références n’ont en aucun cas un caractère mystique ou fantasque et entre le XVIème et XVIIIème siècle, il semble que de nombreux naturalistes considéraient l’existence des lièvres cornus comme vraisemblable et les rangeaient dans une espèce distincte des lièvres sauvages. Alors certes, on peut facilement mettre en doute la parole de ces naturalistes poussiéreux, mais cette photo prise en 1965 par O.B. Lee devrait vous laisser plus perplexe:

Un vrai Jackalope?
Ca y’est, j’en imagine déjà qui pouffent et soupirent derrière leur écran, déplorant mon manque de discernement ou encore maudissant cette perversion pseudoscientifique sur mon blog. Et pourtant, je n’ai que peu de doutes qu’il s’agisse là d’un authentique cliché de lapin à “cornes”. D’où vient mon assurance? Et bien du fait que ce genre d’excroissances se retrouve assez souvent sur les lapins d'Amérique et qu’il ne s’agit pas de véritables cornes, mais de tumeurs! Le lapin pris en photo en 1965 est en fait atteint d’une maladie relativement commune chez ces bestioles à grandes oreilles: la papillomatose, une croissance anormale des cellules papillaires de la peau.
A dire vrai, les rares lapins qui se retrouvent avec ces excroissances uniquement confinées à leur front sont bien chanceux, car des lapins atteints de papillomatose aïgue, ça ressemble à ça:

Lapin atteint de Papillomatose

Lapin atteint de Papillomatose

Lapin atteint de Papillomatose

Lapin atteint de Papillomatose

Lapin atteint de Papillomatose
Le premier chercheur à s’intéresser sérieusement à cette maladie chez les lapins est le Docteur Richard Shope. Au lieu de se braquer et d’ignorer les anecdotes d’un de ses amis prétendant avoir vu des lapins cornus, ce virologiste de renom lui a demandé de capturer les bêtes et de lui envoyer des spécimens, voire uniquement les cornes. Après réception des échantillons, il a réduit les cornes en poudre qu’il a dissous dans de l’eau, puis il a filtré sa décoction à travers de la porcelaine, censée ne laisser passer que des particules nanoscopiques. Richard Shope avait en effet l’intuition que ces cornes ne sont en réalité que des sortes de méga verrues (des carcinomes kératinisant), causées par un virus. Il a donc utilisé son filtrat pour frotter le scalpe de lapins sains qui se sont à leur tour retrouvés couverts de cornes. CQFD.
La suite de cette étude, reprise par Francis Rous, a permis de se rendre compte que ce virus, injecté directement dans le sang des lapins, entrainait alors des cancers redoutables qui tuaient rapidement les lapins. Rous avait déjà observé ce genre de phénomènes avec un autre virus et chez le poulet, et devint convaincu que les virus pouvaient bel et bien causer des cancers. En le prouvant ensuite à maintes reprises, il fut honoré par un prix Nobel de Médecine en 1966.
Comment s’appelle notre coupable? De manière assez logique, on l’a baptisé Papillomavirus. Voici un portrait du vilain en microscopie Electronique à Transmission:

Papilloma Virus Humain en Microscopie Electronique à Transmission
Si ce n’est que le virus ci dessus n’est pas pas le Papillomavirus spécifique des lapins (cottontail rabbit papilloma virus) , mais le notre bien à nous : le papillomavirus humain… Ah ben on fait moins les malins là! C’était facile de se foutre de la tronche de Pan Pan avec ses cornes qui lui poussent à travers les narines, mais quand on sait que de telles afflictions sont connus chez les humains, on ne peut s’empêcher de ressentir une certaine anxiété à l’idée de découvrir le portrait des affligés. Karma’s a bitch: aux lapins à cornes, correspond non seulement des humains tout aussi cornus, mais des pathologies encore plus terrifiantes (il faut noter que la plupart restent encore mystérieuses et qu’un lien avec des Papillomavirus n’est pas systématique).
On commence par les cornes, retrouvés souvent chez des personnes âgées, exposées au soleil, avec l’un des premier cas documenté chez Mary Davis, une patiente anglaise du XVIIème siècle qui a développé successivement plusieurs cornes dont une a fini dans un musée d’Oxford:

Mary Davis
Et maintenant des patients actuels:

horn_lady1Humans-with-HornsDWP horny woman 090310
Du coup, je ne verrai plus jamais Darth Maul comme avant:

Darth Maul avait-il une papillomatose?
Plus grave, le cas de Dede Koswara, un indonésien infecté par un Papillomavirus et porteur d’une tare génétique entrainant des lésions incroyablement plus étendues que les excroissances précédentes, et qui lui donne une apparence de peau en écorce d’arbre:

Dede KoswaraDede KoswaraDede Koswara
Ce n’est pas un cas isolé, même s’il s’agit du cas le plus impressionnant. D’autres patients semblent avoir des lésions plus localisées:

Cornes cutanées Cornes cutanées
Pour l’instant, ces patients sont traités essentiellement de manière chirurgicale.

Même si la gravité des lésions est effrayante, on peut quand même rester admiratif du pouvoir que peut avoir un virus sur notre physionomie, sachant qu’un virus, c’est quand même qu’un petit bout de matériel génétique incapable de se reproduire par lui même. Et pourtant, il nous met à genou, nous fait pousser des cornes, et façonne nos légendes…

Liens:
Article du Prof. Chuck Holliday
Article TYWKIWDBI

Article io9
Articles Aetiology:
Cervical cancer, vaccines, and jackalopes
Of jackalopes and tree men–and the virus they have in common
Does bestiality increase your risk of penile cancer?

Références:
Shope R.E, Hurst EW. 1933. Infectious papillomatosis of rabbits. J Exp Med 58:607-624.
Shope R.E. 1935. Serial transmission of the virus of infectious papillomatosis in domestic rabbits. Proc Soc Exp Biol Med 32:830-832.
Wang, W; Wang, C; Xu, S; Chen, C; Tong, X; Liang, Y; Dong, X; Lei, Y et al. (2007). "Detection of HPV-2 and identification of novel mutations by whole genome sequencing from biopsies of two patients with multiple cutaneous horns". Journal of Clinical Virology 39 (1): 34–42.