Mais pourquoi ce rat aime tant ce chat?



Bizarrement, répondre à cette question va peut être vous donner une angoisse hors du commun. Cette scène affectueuse d'un rat câlin se frottant amoureusement à un chat, est certainement le résultat d'une infection d'un parasite pandémique qui manipule le comportement de son hôte. Cet hôte, c'est souvent un rongeur, mais cela peut être aussi un humain...
Alors quel genre d'extraterrestres aux pouvoirs inimaginables peut contrôler le comportement d'un rongeur pour que celui-ci ne soit plus effrayé par un prédateur félin? Et bien il s'agit d'un organisme unicellulaire (son organisme ne consiste qu'en une seule cellule) dont le nom peut éventuellement vous dire quelque chose: Toxoplasma gondii.

Toxoplasma gondii en microscopie électronique, fausses couleurs

Cet organisme appartient à la famille des apicomplexés qui comprend plusieurs autres types de parasites et notamment Plasmodium falciparum, l'agent du paludisme (ou malaria). Les femmes enceintes sont particulièrement sensibles aux informations concernant Toxoplasma puisque cet agent pathogène, particulièrement inoffensif pour des adultes, est très souvent fatal aux fœtus si la mère n'a pas déjà contracté la maladie auparavant. La toxoplasmose, c'est la maladie liée à une infection de Toxoplasma et vous en avez probablement subit les méfaits dont les symptômes ressemble à un simple rhume. Pourquoi est-il probable que vous ayez déjà contracté la maladie? C'est que les taux de prévalence d'infection chez les humains (le pourcentage de chance de tomber sur une personne infectée au hasard) peuvent atteindre 70% (45% en France). Pourtant, nous ne sommes pas l'hôte privilégié de Toxoplasma gondii puisqu'il ne peut pas accomplir son cycle de vie complet dans nos tissus. En effet, pour pouvoir terminer son cycle, le parasite doit infecter son hôte définitif : un félin et le plus souvent un chat. Dans les cellules de l'intestin du chat, les parasites vont prendre une morphologie particulière, une forme sexuée, puis s'unir pour donner des petits œufs qui se retrouveront dans ses excréments, prêts à éclore dans un nouvel hôte. Seulement le problème, c'est que le nouvel hôte va très rarement être un chat, et plus souvent un rongeur ou un herbivore qui broutera dans l'environ des excréments félins. Et dans cet hôte inadapté, Toxoplasma gondii se contentera de prendre une forme très résistante et se logera préférentiellement dans des tissus nerveux, attendant que l'hôte soit dévoré par un chat (mais le cycle peut se prolonger si au lieu d'un chat, c'est un homme qui mange la viande mal cuite des précédents hôtes).
Chez les rats et les souris, cette accumulation dans le tissu nerveux se fait assez rapidement et au bout d'un mois, les seuls toxoplasmes restant se trouvent dans le cerveau et en petit nombre.

Localisation de parasites artificiellement luminescents chez des rats infectés

C'est à partir de ce moment qu'on parle d'infection chronique, et bien que les rongeurs ne présentent aucun symptômes alarmant, leur comportement va changer de manière drastique. En effet, l'infection des tissus du cerveau va entraîner une totale suppression du comportement d'aversion que le rat présente quand il perçoit des phéromones de chat (notamment présentes dans son urine), voire une nette attraction pour celles-ci. En d'autres termes, le rat va chercher le chat (non seulement il est attiré par l'odeur, mais en plus il est moins calme, favorisant ses mouvements pour en faire une proie plus facile à attraper). Les mécanismes qu'emploient le parasite pour obtenir un tel comportement de son hôte sont encore mal compris, même si on pense qu'il y a une corrélation entre cette absence de fuite et l'accumulation des parasites dans une zone précise du cerveau, l'amygdale (zone responsable de la gestion de certaines émotions comme la peur ou l'agressivité). A l'instar de Cordyceps qui va pirater le cerveau de son hôte pour qu'il se place de préférence en hauteur, la sélection naturelle a favorisé les parasites capables de transformer un hôte intermédiaire en proie aisée pour son hôte définitif.
Qu'en est-il pour nous, les humains? Et oui, la prévalence est telle chez les humains qu'il n'est pas impossible que Toxoplasma puisse avoir une influence sur les émotions des individus infectés, d'autant plus que le parasite se loge préférentiellement dans la même région du cerveau: l'amygdale. En plus, notre organisation sociale pouvant aider à transmettre certains comportements, est-ce que la prévalence de Toxoplasma est corrélée avec le comportement général de certaines populations? C'est ce qu'une étude préliminaire (à prendre avec moults pincettes, donc) menée par le Pr. Lafferty semble suggérer. C'est une étude assez fortement critiquée pour le moment, mais qui vaut tout de même qu'on se penche dessus. Les études de Lafferty montrent d'une part qu'il existe une corrélation entre la prévalence de Toxoplasma et le degré de Névrosisme dans une population donnée (le névrosisme désigne une tendance aux émotions négatives), mais aussi entre le degré d'infection et la peur de l'incertitude et enfin avec le degré de machisme dans la population. Bon je sais, c'est très capillotracté (tiré par les cheveux), car d'une part toute corrélation marche dans les deux sens (et il pourrait alors s'agir d'avoir caractérisé un comportement augmentant la probabilité d'être infecté par Toxoplasma) et de toutes façons, une corrélation n'a jamais fourni une preuve suffisante pour établir un lien de cause à effet. Mais cette étude a lancé des séries de recherches sur le sujet, qui vont permettre de mieux comprendre l'influence du Toxoplasme sur nos personnalités et c'est pourquoi il était important d'en parler. L'idée un peu farfelue (mais à tester) de Lafferty serait que ces petites modifications de tempérament chez des individus puissent avoir une influence sur la tendance générale d'une population en terme culturel (type de législation, place relative des hommes et des femmes dans la société, etc...). La question est posée: est-ce qu'un parasite peut influencer des sociétés humaines? Reste à remonter l'échelle pour trouver une réponse, en commençant par comprendre les mécanismes précis qui transforment le comportement du rat de laboratoire (pour qui un véritable lien de cause à effet a été prouvé)...

Références:
Vyas, A., S. K. Kim, et al. (2007). Behavioral changes induced by Toxoplasma infection of rodents are highly specific to aversion of cat odors. Proc Natl Acad Sci U S A 104(15): 6442-7.
Webster, J. P. (2007). The effect of Toxoplasma gondii on animal behavior: playing cat and mouse. Schizophr Bull 33(3): 752-6. (pdf)
Kevin D. Lafferty (2006). Can the common brain parasite, Toxoplasma gondii, influence human culture? Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences, 273 (1602), 2749-2755 DOI: 10.1098/rspb.2006.3641
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