Fourreaux de trichoptèresA votre avis, qui est le créateur de ces bijoux originaux? Cartier, Baccarat, Mauboussin? Si vous avez opté pour l’un de ses trois bijoutiers, la réponse risque de vous surprendre. En effet, le ou plutôt les créateurs de ces bijoux ne sont pas humains: ce sont des insectes, et plus précisément des trichoptères.

Trichoptère adulte

Et pour être encore plus précis, ce sont les larves de Trichoptères qui réalisent ces œuvres.

Larve de trichoptère

Larve de trichoptère, Photo: tom murray

Les trichoptères adultes ressemblent à s’y méprendre à des mites ou autres papillons (espèces regroupées sous la bannière des Lépidoptères) mais cette ressemblance n’est que superficielle. Par exemple, leurs ailes sont recouvertes d’une fine couche de poils, des soies (c’est d’ailleurs l’origine de leur nom, trichos signifiant "poil", et pteron signifiant "aile" en grec) alors que les Lépidoptères possèdent des ailes recouvertes de soies aplaties en forme d’écailles (et vous l’aurez deviné, lepidos signifie écailles en grec). Autre signe distinctif: leurs larves sont aquatiques! Alors la vie dans les petits ruisseaux, faut pas croire, mais ce n’est pas de tout repos. Les prédateurs pullulent et les larves de Trichoptères sont une des plus larges sources de nourriture pour les poissons d’eau douce. Heureusement pour elles, la plupart ont trouvé une astuce: à l’aide d’une soie résistante et gluante qu’elles sont capables de produire, elles vont se créer un abri, sorte de fourreau constitué de multiples débris (brindilles, coquilles, feuilles, caillasses, etc…) et dans lequel elles vont pouvoir se cacher. Certains fourreaux sont si bien conçus que les poissons sont incapables de les avaler. Chaque espèce de Trichoptère tend même à utiliser des matériaux spécifiques pour fabriquer ses fourreaux. Alors voici à quoi ressemblent les fourreaux naturels :

Fourreau naturel de larve de trichoptère

Fourreau naturel de larve de trichoptère

Fourreau naturel de larve de trichoptère. Photo : Roy Larimer

Fourreau naturel de larve de trichoptère

C’est à ce moment qu’intervient tout de même la main de l’homme. J’espère que vous ne vous êtes pas mis à croire que certaines espèces de Trichoptères étaient devenues spécifiques dans la confection de fourreaux en paillettes d’or dans les rivière de l’el dorado…

La main de l’homme, c’est en fait celle de l’artiste Hubert Duprat, qui depuis le début des années 80, crée des fourreaux de trichoptères en or en cueillant des larves, les retirant de leurs abris naturels puis les plaçant au milieu de matériaux précieux. Les larves deviennent alors des joailliers, à la minutie inégalable:





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Au delà de l’aspect simplement ‘Strange’ de ces bijoux, l’approche de l’artiste est vraiment intéressante. A rapprocher de celle de Giuseppe Penone, et de l’Arte Povera en général, l’intention de l’artiste est essentiellement de jeter la confusion dans le statut de l’œuvre produite. S’agit-il ici d’éléments naturels modifiés par l’homme? L’œuvre se situe t-elle dans l’objet fini ou dans la production (Duprat a par exemple exposé, au début des années 90, des aquariums dans lesquels les larves produisaient les fourreaux). Il s’agit donc essentiellement de remettre en question la production artistique et le processus créatif… Des questions que j’aime voir soulevées, sans pour autant avoir recours à des provocations grandiloquentes. L’œuvre d’Hubert Duprat ne se limite pas seulement à la production de ces bijoux insectoïdes et je vous invite à faire un tour sur le blog Art Histoire pour en apprendre plus sur ses autres travaux

Bref, revenons-en à nos fameux Trichoptères. Ces insectes n’ont en effet pas fini d’inspirer les hommes. S’ils sont les architectes et les muses d’Hubert Duprat, ils sont aussi l’objet d’étude de l’équipe du Dr. Russell Stewart. La question que se posait le Dr. Stewart, c’était de comprendre comment les larves de trichoptères réussissent à créer des substances collantes sous l’eau. Pour étudier le phénomène, rebelotte, les scientifiques ont retiré les larves de trichoptères hors de leurs fourreaux et les ont placées dans des aquariums remplis de billes de verres. Une fois les billes collées entre elles, on les analyse au microscope électronique à balayage (pour donner les belles images ci dessous notamment).

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La clé du succès de la soie produite par les larves de Trichoptères, c’est qu’elle est riche en phosphate (phosphate qu’on utilise d’ailleurs dans nos propres adhésifs). Du coup, cette équipe va se pencher sur une manière de reproduire un adhésif aux propriétés similaires, avec moult applications bio-médicales. Imaginez un peu qu’on vous suture avec de la soie de Trichoptère synthétique: du grand Art!

Liens:

Premier article Observations of a Nerd

Deuxième article Observations of a Nerd

Article Art Histoire

Référence:

Stewart, R., & Wang, C. (2010). Adaptation of Caddisfly Larval Silks to Aquatic Habitats by Phosphorylation of H-Fibroin Serines Biomacromolecules DOI: 10.1021/bm901426d