Bon, je pense que les lecteurs assidus de SSAFT seront peu surpris mais il y a quelque chose que vous devez savoir sur moi: je suis un grand fan de Boulet
Et il s’avère que les réseaux inextricables d’internet ont mené les clics du célèbre dessinateur-blogueur sur mon humble blog, et qu’il semble avoir apprécié SSAFT. Du coup j’ai réussi à rentrer en contact avec lui à coup de tweets et commentaires, ou par exemple quand j’ai participé à un des évènements qu’il a organisés sur Facebook où les lecteurs étaient censés se photographier avec un des ‘Notes’ (les recueils papiers des strips qui paraissent sur son blog). Voici mes deux participations (trouvez quelle est la vraie):

Notes sur la Lune
Notes sur Roosevelt Island


Du coup Boulet a appris que j’étais résident temporaire à New York et m’a proposé qu’on se voit à sa visite de la grosse pomme… Y’a pas grand chose qui a pu me rendre à ce point euphorique!
Au final j’ai joué un peu les guides touristiques de fortune puisqu’il n’avait pas eu l’opportunité de visité la partie de la ville où je lui avais donné rendez-vous. C’était très sympa, on a surtout parlé BD (avec notamment une visite assez dingue dans un comics book store où il a trouvé une de ses BD traduite et commencé à expliquer au vendeur qu’il en était l’auteur: surréaliste!). J’ai fini la visite en lui proposant de visiter mon labo en France (je savais déjà que j’allais revenir pour de bon).
3 mois s’écoulent et nous voilà le jour J. Vran et Semik, tous deux thésards dans mon labo français, sont également de la partie. Ont été invités également Marie, Delphine, Fuzzyraptor et Benoit Crouzet.
Comme je trouve qu’on a vu pas mal de choses Strange et Funky, j’ai décidé de vous faire une visite virtuelle pour que vous puissiez en profiter aussi!
Alors, après avoir accueilli les invités dans notre salle de conférence, Vran nous a présenté, en quelques diapositives, les tenants et aboutissants de notre recherche. Les voici donc:

Pour commencer, on présente deux grosses pointures qui ont initié les réflexions sous-jacentes de nos recherches: Charles Darwin et Ernst Haeckel. Charles Darwin, Ernst Haeckel 
Si Charles Darwin a fondamentalement révolutionné la biologie en développant la théorie de l’évolution, postulant notamment que tout être vivant est lié aux autres par des liens de parenté plus ou moins profond, Ernst Haeckel a de son côté mené une réflexion en proposant un rapprochement entre le développement des organismes et leur évolution. Là où il s’est un peu planté, c’est en postulant que des étapes de l’évolution étaient récapitulées durant le développement (avec une vue assez dirigiste de l’évolution où les organismes auraient franchi des étapes au cours de l’évolution). Les deux théories ont depuis été remaniées (surtout celle d’Haeckel) et ont permis l’avènement d’une nouvelle branche de la biologie, mariant l’évolution et le développement: l’Evo-Devo:

Théorie de l'évolution et récaputilationnisme 


Evo Devo
Cette discipline s’attache donc à étudier les mécanismes de l’évolution à travers l’étude du développement des organismes. Et on utilise de nos jours des techniques de pointes comme la comparaison des données génomiques  pour retracer les liens de parenté entre organismes, et des méthodes de microscopie fluorescentes pour suivre leur développement jusqu’au niveau cellulaire.

Les BilatériensCette diapositive (que les fans de Vran reconnaitront), présente le groupe d’animaux auquel notre laboratoire s’intéresse particulièrement: les Bilatériens (des animaux qui possèdent une symétrie bilatérale, c’est à dire qu’un plan de symétrie qui passe par leur milieu).
Les Bilalériens se divisent en 3 grands groupes aux noms quasi imprononçables: les Deutérostomiens, les Ecdysozoaires et les Lophotrochozoaires. Vous remarquerez que nous, vertébrés tétrapodes mammifères, appartenons au groupe des Deutérostomiens dans lequel on retrouve tous les autres vertébrés (comme la poule, la souris, le poisson), mais aussi… l’oursin! Si beaucoup de travaux en biologie ont été effectués sur les Deutérostomiens et les Ecdysozoaires (comme la mouche du vinaigre, Drosophila melanogaster), on ne peut pas dire autant pour le dernier groupe, celui des Lophotrochozoaires. Pourtant, si on veut retracer le portrait robot du dernier ancêtre commun de tous les Bilatériens, un ancêtre appelé Urbilateria, il ne faut pas négliger ce dernier groupe.

Platynereis dumerilii
Est-ce que toute la communauté scientifique travaille uniquement sur les 2 premiers groupes? Non! Un groupe de chercheur, tel un petit village gaulois, résiste et a décidé d’étudier le développement d’un organisme modèle Lophotrochozoaire: il s’agit d’un ver annélide polychète dénommé: Platynereis dumerilii.

Sur ce, la présentation de Vran s’achevait et j’embrayais sur une petite vidéo mignonne pour en apprendre plus sur les mœurs de nos charmantes bestioles (en l’occurrence ici, une autre espèce mais du même genre: les néréides):


Après cette introduction en diapositives, je sentais qu’il tardait à nos invités  de rencontrer nos bestioles pour de vrai. On les a donc emmenés dans notre salle d’élevage où sont stockés une cinquantaine de boites où vivent nos beaux petits vers. Vu que la métamorphose de nos vers en vers adultes reproducteurs n’apparait qu’à des périodes fixes, on s’était aussi arrangé pour que la visite coïncide avec la période de fécondation de nos bestiaux. En effet, cette espèce de néréide réalisant une fécondation externe (les spermatozoïdes et les ovules sont expulsés par les adultes reproducteurs et se mélangent dans l’eau), il faut que les mâles et les femelles se métamorphosent au même moment! Leur technique c’est de suivre les phases de la lune (en mer, comme signal lumineux, y’a pas mieux) et de se transformer peu après la pleine lune (un peu comme des vers garou quoi!). Quand ils se transforment, les platy passent de leur état juvénile (un ver enfermé dans son cocon de gélatine et qui nage pas trop) à l’état sexué où un remaniement morphologique important les remplit de gamètes, fait disparaitre leur tube digestif (ils sont donc condamnés à mourir) et modifie leurs pattes qui deviennent adaptées à la nage. Dans notre salle d’élevage, on n’a pas obtenu le droit d’installer une coupole permettant de récolter les rayons lunaires. Du coup on reproduit les conditions à l’aide d’une veilleuse toute bête:

Platy, Fischer, Bioessays, 2004
Du coup le grand jeu, c’est de recueillir un mâle et une femelle de nos boites et de les faire se rencontrer dans un plus petit réceptacle. L’occasion pour Boulet de tester son agilité:

Boulet qui chasse le platy  et Taupo, Photo: Marion Sabourdy
Une fois que les sexués ont bien batifolé, on récolte les œufs fécondés et on les amène près de nos loupes binoculaires.

Semik à la Bino, Photo: Marion Sabourdy
Comme on était bien préparé, on avait aussi réalisé des fécondations plus vieilles histoire que nos invités puissent observer des larves vieilles de deux ou trois jours. Il faut dire que les larves de Platynereis vieilles de 3 jours, c’est juste adorable!


En effet, après la fécondation des œufs, l’embryon va se former par division cellulaires successives avant d’éclore et de donner une larve nageuse: la larve trochophore. Ensuite, les segments se forment et au bout de 3 jours on arrive sur la larve à 3 segments qu’on appelle larve nectochète. Par la suite, la larve cesse de nager et commence à ramper sur la surface du fond marin. Elle créera vite son premier cocon et grandira en rajoutant tous ses segments par la partie postérieure:

Cycle de vie de Platynereis dumeriliiOn leur avait aussi préparé d’autres organismes à observer à la loupe comme des hydres (Nematostella vectensis) ou encore les petits crustacés qui servent à nourrir nos vers marins, les artémies (mais on leur donne aussi des algues et des épinards bio!):


Cycle de vie de l'artémie, Photo: Marion Sabourdy
Un petit détour par notre bureau nous permet de montrer quelques clichés de Platynereis vu en microscopie électronique à balayage (prise par mon talentueux compère Nicolas Dray). La face ventrale laisse voir les premiers segments de la tête, les palpes et tentacules, ainsi que les 4 yeux dont est doté le ver marin (visible plutôt en relief en microscopie électronique)

Tête de Platynereis, Vue Ventrale. Photo: Nicolas Dray
Mais bien visibles en loupe binoculaire (on voit aussi clairement le système vasculaire de la bête):

Tête de Platynereis dumerilii 
La vue dorsale est assez comique avec cette grande bouche béante.

Tête de Platynereis, Vue Dorsale. Photo: Nicolas Dray


On rirait moins cependant si on pouvait voir les mâchoires de Platy à  travers sa peau:

Schéma mâchoire de Platynereis


Platynereis dumerilii est en effet une espèce de ver polychète au comportement de prédateur!  Gare aux apparences!

Avant de s’attaquer à la deuxième partie de la visite (celle du département d’enseignement de biologie animale de l’Université Paris 7), on présente tout de même notre mascotte à l’assemblée: la couleuvre appartenant à Semik:

Bitch, la couleuvre de Semik, Photo: Marion Sabourdy


A dans quelques jours pour la suite de la visite avec au rendez-vous pleins de squelettes, des poissons sans yeux, des animaux dans le formol et des tyrannosaures!

Liens:
Equipe Evolution et Développement des Métazoaires