Comme je vous l’expliquais lors de mon compte rendu du début de ce colloque Euro Evo Devo, deux sessions de posters ont été organisées à la fin des deux premières journées du colloque, avec en prime une compétition des posters réalisés par des étudiants avec 3 Mini I-Pad à la clé! Plusieurs approches sont employées pour communiquer ses travaux de recherches à ses pairs, les résultats à foison, la multitude d’illustrations, les pavés de textes, le design épuré… Je reste pour ma part particulièrement sensible à l’humour, l’étrange et les sujets Funky (comme de par hasard me direz-vous…). Petite sélection des posters qui m’ont tapé dans l’œil, vous allez-le voir, surtout pour les blagounettes insérées dans leurs titres (les scientifiques ont un humour redoutable):

Super-size me: On the quest for increasing molar size while maintaining shape. Christensen, Mona
Super-size me: La quête pour augmenter la taille des molaires en conservant leurs formes. En comparant le développement des molaires des rats et des souris (qui sont de tailles différentes mais de formes similaires), Mona Christensen cherche à comprendre comment les organes croissent au cours de l’évolution tout en maintenant une forme similaire. En effet, il existe deux solutions à ce problème: soit les organes continuent de croître après avoir atteint leur forme finale, soit ils atteignent leur forme finale à la fin de leur croissance. C’est ce second scénario qui semble privilégié dans le cas des dents de rats.

The Serosa, Chris Jacobs
Le prix du titre de poster le plus efficace devrait selon moi être décerné à celui de Chris Jacobs qui s’intitule : ‘The Serosa’ (la séreuse). Le reste du poster est dans la même veine et, dans un style drôle et sommaire, résume les recherches effectuées dans le labo de Maurijn van der Zee (un de mes anciens collègue de labo!). La séreuse est une structure extraembryonnaire qui entoure les œufs et constitue une innovation évolutive spécifique des insectes, innovation ayant probablement accompagné leur transition d’une vie aquatique à terrestre. Maurijn et ses collègues avaient déjà démontré chez son organisme modèle, le coléoptère Tribolium castaneum, que la séreuse avait un rôle pour éviter la dessiccation des œufs (alias lutter contre la perte d’eau pour éviter de finir en œuf raisin fripé). Leurs nouvelles recherches montrent un autre rôle de la séreuse, plus surprenant puisqu’il s’agirait d’une protection… immunitaire. La séreuse serait ainsi le siège d’une immunité innée visant à reconnaitre et lutter contre les invasions bactériennes. Sachant que les mouches, comme la drosophile, ne possèdent pas de séreuses, l’équipe de Maurijn pense qu’il s’agirait là d’une sorte de troc évolutif: la perte d’une protection immunitaire et environnementale pour le gain de vitesse, la formation de la séreuse prenant un temps non négligeable. Pour se représenter l’affaire, il faudrait s’imaginer des espèces de poules qui pondraient des œufs tout mou mais qui écloraient dans les heures qui suivent la ponte.

Vent Side Story, Peter Fabian
Peter Fabian propose un jeu de mot dans son titre entre le film West Side Story et la famille de gènes qu’il étudie, les facteurs de transcription à homéoboite Vent. Le tout pour expliquer que ces gènes semblent avoir un rôle dans la délimitation de la limite entre le cerveau moyen et postérieur chez le poisson Médaka. Je sais pas si ça ferait une comédie musicale de qualité…

Whence the womanizer? A transcriptomic approach to sex determination in Nasonia, Deanna Arsala
Le titre du poster de Deanna Arsala est “Whence the womanizer? A transcriptomic approach to sex determination in Nasonia” (D’où vient le féminisateur? Une approche transcriptomique à la détermination sexuelle chez Nasonia). Bon là, je me suis clairement fait piégé par l’organisme modèle, la guêpe parasitaire Nasonia vitripennis dont j’avais déjà parlé ici, et dont le déterminisme sexuel est particulièrement intéressant. Quand les œufs qui sont injectés dans l’hôte sont fécondés, ce ne sont que des femelles qui éclosent par la suite (en s’extirpant de la carcasse de l’hôte qu’elles ont vidé, c’est plus propre…).




Par contre si les œufs sont non-fécondés, ce ne sont que des mâles qui auront fait le ménage des entrailles de la victime. Les mâles sont donc haploïdes, ce qui signifie qu’ils n’ont que la moitié des chromosomes des femelles. Pourtant, des études ont démontré que ce n’est pas le nombre de chromosomes qui déterminent le sexe des futures guêpes, mais la quantité d’un facteur appelé Nv-Transformer. Mais quel facteur fait varier la quantité de Transformer dans les œufs de mâles et de femelles? Des données récentes suggèrent qu’il s’agit du facteur Womanizer qui serait inactivé lors de la formation des œufs haploïdes. Pour explorer ce sujet, Deanna Arsala a choisi de révéler les différences d’expressions génétiques entre les œufs mâles et femelles.

Pipistrellus pipistrellus (Chiroptera, Vespertilionidae) postnatal baculum development, Anna Nele Herdina
C’est encore le sujet d’étude qui m’a tapé dans l’œil pour ce poster réalisé par Anna Nele Herdina, puisqu’il s’agit du développement de l’os pénien d’une Pipistrelle. J’ai envie de dire que tout est dit, mais j’ai l’impression que vous voulez en savoir plus sur la manière dont la pipistrelle croit son os de bite (aussi appelé baculum par les prudes et les scientifiques…). Et bien pour révéler la croissance de cet os particulier, Anna Nele a photographié des bacula de jeunes mâles Pipistrellus pipistrellus et les a comparé avec des bacula d’adultes de la même espèce mais aussi d’espèce proches comme Pipistrellus nathusii, Myotis myotis, et Myotis emarginatus. Puis pour faire les choses bien, elle a réalisé des observations comparées avec des coupes transversales de bacula, des reconstructions au scanner, etc. Ces résultats préliminaires montrent que la structure terminale en forme de fourche (?!) semble atteindre sa forme finale dès la naissance et que la croissance post-natale importante du baculum se concentre sur sa partie proximale.

Moi aussi j’ai réalisé un poster (un peu à la dernière minute). Par contre je n’ai pas fait dans l’humour, mais plutôt dans l’efficace. A ce propos, je suis très preneur de toute critique constructive à propos de son design, ergonomie, etc [Cliquez sur l’image pour obtenir le pdf du poster].

Poster Pierre Kerner - Evolution of Prdm genes in animals: insights from comparative genomics and gene expression studies


Et puis pour finir, le clou du spectacle: le poster qui selon moi aurait du remporter l’un des premiers prix pour le meilleur poster (mais son auteur ne l’avait pas inscrit dans la compétition…):

An annelid homolog of the chrodate notochord, Thibaut Brunet


Il s’agit du poster de Thibaut Brunet, brillant étudiant en thèse dans l’équipe de Detlev Arendt et qui en trois coups de cuillers à pots, démontre assez simplement l’existence, chez l’annélide Platynereis dumerilii, d’un organe en forme de filament longitudinal jamais caractérisé auparavant. Et quel organe! Il s’agit d’un organe homologue de la notochorde, une structure embryonnaire qui, jusqu’à présent était considérée comme une innovation évolutive caractéristique des animaux comme les vertébrés, ascidies et Amphioxus, tous trois appartenant au groupe des… chordés! Le groupe chordé porte le nom de cette structure, la chorde: c’est dire si c’est fâcheux de démontrer qu’un homologue de cet organe existe aussi chez un organisme aussi lointain cousin que Platynereis dumerilii… En effet, l’annélide appartient au groupe des lophotrochozoaires, niché au sein des protostomiens qui constituent le groupe frère des Deutérostomiens (auquel les chordés appartiennent). Et tous trois forment ensemble le grand groupe des animaux à symétrie bilatérale, les bilatériens. Et du coup, en gros, les résultats de Thibaut suggèrent que la chorde serait une structure déjà présente chez le dernier ancêtre commun de tous les bilatériens. Démonstration bonus: la structure identifiée se trouve en position ventrale, bien au milieu de l’embryon de l’annélide. Or, la notochorde des chordés se trouve aussi au milieu mais systématiquement en position dorsale (d’où le non de notochorde, noton signifiant ‘dos’ en grec). Trouver une structure homologue à la chorde en position ventrale chez Platynereis permet de contribuer à une hypothèse soutenue par de nombreuses autres études et qui retrace un évènement d’inversion de l’axe dorso-ventral au cours l’histoire évolutive des chordés: le dernier ancêtre commun des bilatériens possédait son système nerveux et une structure de type chorde sur sa face ventrale, situation conservée chez les annélides et d’autres protostomiens. Par contre, dans la lignée des deutérostomiens et plus particulièrement celle des chordés, il y a eu un effet culbuto qui place ces structures sur la face dorsale de notre organisme. Une histoire évolutive qui mérite un prochain billet de blog détaillé… qui suivra probablement la publication des travaux de Thibaut Brunet, travaux qui paraitront à mon avis dans une prestigieuse revue scientifique!